Le Service naval du Canada 1910-2010

La Marine canadienne célébrera ses 100 ans en 2010 avec tous les Canadiens et Canadiennes. Connu officiellement jusqu’en 1968 comme la Marine royale du Canada, et après comme le Commandement maritime des Forces canadiennes, le Service naval du Canada a joué un rôle important dans le développement et la sécurité de notre pays. Son Excellence la gouverneure générale Michaëlle Jean, commandante en chef des Forces canadiennes, a écrit l’avant-propos de cet ouvrage commémoratif richement illustré. Dans cette collection d’articles, tous écrits par d’éminents historiens spécialistes de leur période, chaque chapitre est consacré à une période de l’histoire de la Marine : ses origines remontant à 1867, les deux guerres mondiales, la guerre de Corée, la guerre froide, et l’avenir de la Marine; il y a également un chapitre sur les œuvres des peintres de guerre. Les auteurs des chapitres font référence à une multitude d’archives et d’ouvrages d’autres auteurs dans leurs écrits. Ce livre se veut un tour d’horizon général qui saura plaire à de nombreux lecteurs, notamment les passionnés de marine, les anciens de la Marine et leur famille, les historiens et les bibliothécaires.

Cent ans d'histoire

Ce volume commémoratif, publié par Dundurn Press of Toronto à l’occasion du centenaire de la Marine en 2010, peut être acheté en version électronique

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Introduction

À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, Douglas Abbott — qui avait remplacé Angus L. Macdonald au poste de ministre de la Défense nationale pour la Marine en avril 1945, puis le Général Andrew McNaughton au poste de ministre de la Défense nationale en août—avait pour tâche principale la démobilisation de la plus grande force maritime, terrestre et aérienne de toute l’histoire du Canada. Il s’attaqua à la tâche avec sa prudence et sa perspicacité habituelles. La « bonne petite flotte … » qu’il proposait correspondait au but, modeste il faut le dire, que visait la Marine depuis sa création mais que, pour toutes sortes de raisons, elle n’avait jamais pu atteindre. Or, en 1945, les planificateurs de la Marine canadienne avaient finalement des arguments convaincants pour justifier une marine qui servirait les intérêts nationaux plutôt qu’une simple unité de la flotte du Commonwealth, comme elle l’avait été avant la guerre. C’était un résultat naturel de la grande contribution du pays à la victoire et un résultat qui allait donner forme à la Marine d’aujourd’hui.

Une marine canadienne pour défendre les intérêts canadiens n’était pas un concept nouveau. En effet, du XVIIe au XIXe siècle, le commerce et le territoire de l’Amérique du Nord avaient été protégés par des forces navales improvisées et des corsaires parce que les marines impériales qui auraient dû le faire ne suffisaient pas à la tâche. Ces forces s’alliaient aux marines impériales pour lutter contre des ennemis communs et parfois, comme dans les colonies américaines pendant la Révolution américaine, elles défiaient les marines impériales et, ce faisant, donnaient un exutoire aux marins qui se souciaient autant — voire plus—de leurs propres intérêts que de ceux de l’Empire. C’est à ce genre d’activités, dans les années qui précédèrent la Première Guerre mondiale, qu’on doit la création d’un service naval canadien permanent.

Toile montrant deux navires voguant sur une mer un peu agitée au couchant

John Horton, Les deux NCSM Ottawa (courtoisie John Gardam).

Après le traité de Washington de 1871, le Canada mit en place des forces de protection des pêches — la Royal Navy (RN) ayant refusé de le faire — afin que les États-Unis respectent le traité. En 1903, la RN, sous le commandement de l’Amiral « Jacky » Fisher, décida de retirer les forces navales britanniques de ses bases éloignées afin de centraliser ses forces près du pays.  C’était bien entendu la réponse la plus économique à la menace que représentait l’expansion navale allemande. Mais pour les Canadiens, chez qui se développait le sens de l’autonomie nationale, cela posait un dilemme. Fallait-il contribuer à assurer la suprématie navale britannique en venant directement en aide à la Grande Bretagne ou bien s’occuper de la défense du Canada? La Grande Bretagne remit au Canada les arsenaux d’Halifax (Nouvelle-Écosse) et d’Esquimalt (Colombie-Britannique) en 1907. Le premier ministre sir Wilfrid Laurier (qui avait prédit en 1904 que le vingtième siècle appartiendrait au Canada) et son ministre de la Marine et des Pêches, Louis-Philippe Brodeur, qui avaient tous les deux un sens aigu du nationalisme, décidèrent de combler ce vide par des navires appartenant à l’État canadien. Lorsque le prince de Galles vint en visite à Québec en 1908, pour le trois-centième anniversaire de la ville, il y eut une revue navale à laquelle participa, aux côtés de bâtiments de la RN et de la marine américaine, le navire Canada, qui appartenait à l’État canadien. Il avait à son bord des jeunes gens en cours d’instruction qui allaient former le noyau de la future Marine royale du Canada (MRC).

Beaucoup d’adversaires politiques de Laurier s’y opposaient, mais il y avait en 1909 suffisamment d’accord, chez les Conservateurs comme chez les Libéraux, pour qu’un député de l’opposition conservatrice, George Foster, dépose la résolution du projet de loi du service naval. Son langage, repris dans la proposition déposée devant la Chambre des communes le 29 mars 1909, était à l’image de l’époque. Des paroles comme « les ressources immenses et variées du Canada … sa position géographique et son environnement naturel et cette indépendance et ce respect de soi qui conviennent à un peuple fort et en pleine croissance » surent rallier le Parlement qui, après moult discussions, passa la Loi du service naval le 4 mai 1910. Inévitablement, les attributs canadiens dont parlait George Foster en 1909 furent repris dans des débats politiques passionnés et lorsque le 19 août 1911, le Service naval du Canada eut le droit de s’appeler Marine royale du Canada, les Conservateurs de Robert Borden avaient défait le gouvernement Laurier, en partie sur la question de la politique navale. Borden avait promis de révoquer la Loi du service naval, mais après avoir parlé au premier lord de l’Amirauté, Winston Churchill, il décida de présenter un projet de loi d’aide à la RN. Après la défaite de son projet au Sénat en 1913, il opta pour le compromis canadien classique : ne rien faire. Par conséquent, lorsque la guerre éclata en 1914, la Marine royale du Canada se composait de petits navires capables de défendre les côtes et de protéger le commerce maritime. C’était d’ailleurs plus ou moins la recommandation qu’avait faite en 1909 le futur directeur du Service naval, le Contre-amiral d’origine canadienne—et plus tard Amiral — sir Charles Edmund Kingsmill, de la RN, en se basant sur son expérience de commandement de navires en Australie. Ce n’était pas la flotte que souhaitaient les enthousiastes, mais en quatre ans de guerre, elle allait prouver que le Canada avait besoin d’une marine capable de seconder ses alliés plus puissants. Mais surtout, elle devait faire en sorte que le Canada n’ait jamais à dépendre de ses alliés pour sa défense, comme ce fut le cas de l’éphémère Service aéronaval royal du Canada en 1918. Grâce en grande partie à des marins britanniques aguerris qui se trouvaient au Canada et qui comprenaient les besoins de la MRC, cette toute jeune marine parvint non seulement à soutenir le test de la guerre, mais sut empêcher les sous-marins allemands de décimer les navires marchands sur la côte atlantique. Il faut toutefois admettre que la MRC ne parvint jamais à se tailler, dans l’histoire de la Première Guerre mondiale, une place comparable à celle du Corps canadien ou des aviateurs canadiens déployés sur le front occidental.

De grands navires voguant sur les eaux, une ville en arrière-plan

Le navire du gouvernement canadien Canada (à l’avant-plan), à bord duquel se trouvent le Prince de Galles (le futur George V) et le gouverneur général Lord Grey, reçoit le salut des bâtiments britanniques, français et américains mouillés dans le Saint- Laurent à l’occasion de la revue navale du tricentenaire de Québec, en juillet 1908.

Aucune des forces armées du Canada ne prospéra entre les deux guerres mondiales, mais la Marine faillit disparaître. En 1919, le ministre responsable de la Marine, C.C. Ballantyne, dit à l’amiral de la flotte, Lord Jellicoe, que si rien n’était fait pour mettre en place une marine de temps de paix, il allait supprimer le Service naval du Canada, qui était ni plus ni moins qu’un gaspillage d’argent. Lord Jellicoe convint qu’il avait raison. En 1922, Ottawa ferma le Collège naval royal du Canada, fondé en 1910.Bien des jeunes gens qui voulaient faire carrière dans la Marine y avaient reçu une excellente formation, mais virent alors tous leurs espoirs anéantis. Pendant la récession de l’après-guerre, le gouvernement rejeta la plupart des recommandations qu’avait faites Lord Jellicoe en 1919 et désarma tous les navires sauf deux destroyers. En 1932, le chef d’état-major général, le Lieutenant-général Andrew McNaughton, qui s’efforçait de développer la défense aérienne au Canada, dit à Maurice Hankey (le greffier du Conseil privé à Londres) que « la Marine dans son état actuel ne résout aucun des problèmes de la défense canadienne ». L’année suivante, la dépression ayant entraîné de graves réductions dans les dépenses de la Défense, il recommanda de sacrifier la Marine, qu’il considérait comme la moins utile des trois services, laissant la défense côtière aux soins de l’Armée et de l’Aviation.

Face à de tels revers et sans la réputation de combat que s’étaient méritée les soldats et les aviateurs canadiens pendant la Première Guerre mondiale, la Marine était en péril et ne pourrait être sauvée qu’au prix de mesures extraordinaires. Le successeur de l’Amiral Kingsmill, Walter Hose, refusa d’être subordonné aux généraux, se fit reconnaître comme chef de l’état-major de la Marine plutôt que comme directeur du Service naval et établit des divisions de la Réserve de volontaires dans tout le pays. Pendant ce temps, en grande partie parce que les décideurs l’avaient laissée se débrouiller seule, la MRC devint à certains aspects plus britannique que canadienne. Elle devint une famille très unie qui cherchait conseils et soutien auprès de la Royal Navy, comptait sur la Grande-Bretagne pour son instruction et sur les règlements de l’Amirauté pour sa gouvernance, ce qui ne fit qu’aggraver le problème. Brooke Claxton, lorsqu’il devint ministre de la Défense nationale une génération plus tard, décrivait ainsi les officiers supérieurs de la MRC : « Ils s’étaient tous engagés autour de 1914, avaient suivi le gros de leur instruction dans la RN, avaient fait carrière ensemble et avaient un accent anglais et des idées fixes. »1

Affiche bleue montrant le croquis beige d’un premier navire et la silhouette blanche d’un second et portant l’inscription « 75e anniversaire du Service naval du Canada » en français et en anglais

[Affiche du 75e anniversaire de la Marine canadienne, 1985

Ce n’était pas entièrement faux, mais c’était un jugement superficiel. L’écrivain britannique James Morris remarqua en 1973 que « … à l’apogée de l’ère britannique, dont les moins jeunes se souviennent sans doute, » la Royal Navy était « … le symbole suprême du patriotisme. La MR était britannique et inégalée. La Royal Navy voyageait toujours en première classe … Ses membres avaient acquis un caractère anthropomorphique : grands buveurs, mais toujours alertes, excentriques, mais superbement professionnels, pétulants, malicieux, chics, généreux, toujours nelsoniennement prêts à désobéir à un ordre pour la bonne cause ou à détruire un misérable navire étranger… ».2 Ceux qui s’étaient engagés entre les deux guerres avaient généralement cette vision de la marine, et certains espéraient peut être que la MRC les conduirait à la Royal Navy, ou encore comme le Capitaine de frégate L.B. Jenson qui avait déclaré en 1938 au Capitaine de corvette E. Rollo Mainguy : « Mon oncle est capitaine dans la Royal Navy et il a une vie très intéressante. Je ne veux pas passer ma vie à Calgary à regarder des silos à grains. J’aime la mer et je veux voir le monde. »3

« Un marin est un marin dans tous les pays du monde » remarqua un jour un éloquent premier maître et instructeur d’artillerie du nom de Harry Catley. Les marins canadiens n’auraient certainement pas refusé de se voir attribuer les vertus décrites par James Morris, vertus qui ne demandaient qu’à être émulées. Les hommes qui firent tourner la Marine entre les deux guerres appartenaient à cette tradition, mais n’en étaient pas moins canadiens pour autant. Le parfait exemple est ce jeune officier, affecté sur un navire canadien après deux ans dans la Royal Navy qui, entendant son commandant balayer d’un simple « bullshit » les excuses que lui donnaient un contrevenant pris en faute, se rendit compte avec plaisir qu’il était de retour dans la MRC. C’est autour de ces quelques marins, officiers ou simples matelots, professionnels jusqu’au bout des ongles et très proches de leurs homologues britanniques, mais conscients de leur identité canadienne, que la marine de guerre s’est bâtie.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la Marine passa de six destroyers, trois dragueurs de mines et moins de trois mille hommes à 385 navires de combat et plus de 90 000 hommes et femmes en juin 1944, la période de la plus forte activité. En six ans, dans tous les théâtres d’opérations et participant à pratiquement n’importe quel type d’opération, la MRC se rendit indispensable à la victoire alliée en escortant avec brio des dizaines de milliers de navires marchands qui transportaient des denrées indispensables en Europe du Nord-Ouest, en Afrique ou dans le Nord de la Russie et qu’il fallait protéger pendant la traversée de l’Atlantique, de la Méditerranée ou des mers arctiques. La Marine subit donc une énorme transformation, passant d’une petite force très homogène, calquée sur la Royal Navy, en une grande institution nationale.4

Mais la transformation fut pénible. Le repli de l’après-guerre et l’adaptation difficile à un climat de paix sapèrent le moral des marins. La réduction des effectifs (de près de 100 000 à seulement 7 500) et le désir par certains marins de la vieille école de revenir aux coutumes d’avant-guerre n’étaient pas de bon augure pour la Marine. Certains « incidents » sur les navires de la MRC donnèrent lieu à une célèbre enquête présidée par le Contre-amiral Rollo Mainguy (alors vice-chef d’état-major de la Marine) et la production d’un rapport qui recommandait la « canadianisation » de la MCR. Ce rapport était à bien des égards la Grande Charte de la Marine, mais un bon nombre des mesures recommandées ne furent pas immédiatement mises en œuvre,  soit par manque d’empressement de la part des instances dirigeantes, soit en raison de la lenteur administrative dans un climat de graves restrictions budgétaires. Et bien sûr, à cette époque, les francophones n’étaient pas encouragés à s’engager dans la Marine; ce ne serait le cas que bien plus tard. Certains se souviendront de la situation embarrassante dans laquelle se trouva la Marine du Canada en 1958, à la suite d’un exercice international en Méditerranée. Aucun des membres de l’équipe canadienne de débriefing ne parlait français, et c’est un capitaine de vaisseau de la Royal Navy qui dut traduire le bilan pour les Canadiens.

Croquis de navires canadiens voyageant en formation

La revue navale d’Halifax à l’occasion du Centenaire du Canada, 1967.

La Marine sert néanmoins très bien la politique diplomatique et militaire ainsi que les intérêts du Canada depuis la Deuxième Guerre mondiale. La guerre de Corée et la Guerre froide obligèrent encore une fois le Canada à augmenter la taille et la capacité de la MRC. La revue de la flotte de 1960, cinquantième anniversaire de la MRC, vit la plus grande force de temps de paix de son histoire. Pendant la Crise des missiles de Cuba de 1962, la Marine se mérita des éloges pour son aptitude à répondre rapidement et efficacement à la crise internationale. En outre, c’est un brise-glaces canadien, le Navire canadien de Sa Majesté (NCSM) Labrador, qui effectua la première traversée du passage du Nord-Ouest par un navire à fort tirant d’eau (haut fait qui fut quelque peu effacé par le transfert du Labrador à la Garde côtière canadienne).Depuis, elle a subi d’autres compressions, surmonté le traumatisme de l’unification des trois services et souffre d’un grand manque de capacités par rapport à ce qu’on attend d’elle, mais elle peut être fière de  nombreuses avancées scientifiques et techniques canadiennes. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des scientifiques d’Halifax inventèrent le dispositif canadien anti torpille acoustique, le CAAT. Après la guerre, la MRC se fit le champion du premier dispositif d’appontage d’hélicoptères sur les navires de guerre, jeta les bases du système de transmission de données informatiques navire-navire et développa la technologie du sonar actif et passif. La Marine canadienne peut aussi être fière d’une avancée technologique : l’intégration des systèmes de bord, dont ni la Royal Navy ni la marine américaine n’étaient capables en raison de la taille de leurs équipes de concepteurs.

Depuis la fin de la Guerre froide, après ce que l’historien Marc Milner qualifie de « renaissance », c’est-à-dire la construction de navires modernes et bien équipés, nos forces navales se sont distinguées par leur intervention lors de diverses crises internationales, tout  particulièrement la guerre contre le terrorisme dont nous parlerons plus loin. Les Canadiens ont mis beaucoup de temps à reconnaître à quel point leur marine les a bien servis, peut-être parce qu’un grand nombre d’entre eux vivent loin de la mer. Et pourtant, la Marine a su—dans tous les hauts et les bas qu’elle a connus et dans son aptitude à surmonter tous les obstacles qui ont jonché sa route—remarquablement bien exprimer l’esprit canadien.

Author: Alec Douglas

1 Brooke Claxton (Papers), cité par James Eayrs dans In Defence of Canada: Peacemaking and Deterrence (Toronto: University of Toronto Press, 1972), 59.

2 James Morris, Encounter (1973).

3 L.B. Jenson, Tin Hats, Oilskins and Seaboots: A Naval Journey, 1938–1945 (Toronto: Robin Brass Studio, 2000), 25.

4 Premier maître de 1er classe Harry Catley, second maître-canonnier : Gate and Gaiters, A Book of Naval Humour and Anecdotes. Including a glossary of naval language for the uninformed (Toronto : Thorn Press, 1949), 28.

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