Briller dans les plus hautes sphères : Une première femme nommée juge-avocate générale

La Vigie - Automne 2017 / Le 31 octobre 2017

Par Darlene Blakeley

Le commodore Geneviève Bernatchez a fait beaucoup de chemin depuis l’époque où elle frottait des ponts de navires à la Division de la Réserve navale de Montréal.

Cet été, le gouverneur général du Canada l’a nommée juge‑avocate générale (JAG) des Forces armées canadiennes (FAC). Elle sera la première femme à occuper ce poste.

« C’est un immense honneur, affirme‑t‑elle. La concurrence était très serrée parmi des collègues très talentueux. C’était une nouvelle incroyable pour moi et pour les femmes en général, car un nouveau jalon venait d’être franchi. Pour les Canadiennes, certes, mais également ailleurs dans le monde, puisqu’on constate que le Canada fait œuvre de pionner en permettant aux femmes de briller dans les plus hautes sphères. »

La JAG est l’avocate militaire principale des FAC. Elle relève de la chaîne de commandement pour la prestation de services juridiques, et du ministère de la Défense nationale pour l’exercice de ses fonctions. En vertu de la Loi sur la Défense nationale, la JAG a deux rôles officiels particuliers : veiller à l’administration de la justice militaire dans les FAC et conseiller le gouverneur général, le ministre de la Défense nationale et les représentants du ministère de la Défense nationale (MDN) et des FAC pour les questions de droit militaire.

Le Cmdre Bernatchez est la quinzième JAG et la deuxième de la Marine royale canadienne (MRC).

Originaire de Gaspé, au Québec, le Cmdre Bernatchez s’est enrôlée dans la Réserve navale en 1987, au Navire canadien de Sa Majesté Donnacona, à Montréal. Elle a obtenu son certificat de quart à la passerelle à titre d’officier des opérations maritimes de surface, à une époque où les FAC commençaient à accepter des femmes dans les armes de combat. En 10 années de service au sein de la Réserve navale, elle a occupé divers postes de commandement, d’instruction et d’état‑major. En 1997, elle a été mutée à la Force régulière et affectée au Cabinet du juge‑avocat général.

Leadership et travail d’équipe

Le Cmdre Bernatchez n’hésite pas à dire que c’est dans la Réserve navale qu’elle a d’abord acquis des compétences en leadership et en travail d’équipe.

« Je suis convaincue que sans mon expérience en tant que militaire du rang puis officier de la Réserve navale, je ne serais pas où je suis aujourd’hui, explique‑t‑elle. J’ai appris très jeune que mon expérience du leadership façonnerait mon avenir. Que travailler pour une équipe, en faire partie, et prendre soin des personnes avec qui et pour qui je travaillais m’ouvrirait le chemin de la réussite. Au début de ma carrière dans la MRC, je frottais des ponts de navires; j’ai appris à servir avant d’apprendre à diriger. »

Le Cmdre Bernatchez est titulaire d’une maîtrise en études juridiques internationales, avec spécialisation en droit en matière de sécurité nationale, de l’Université de Georgetown, à Washington, d’un baccalauréat en droit de l’Université de Montréal et d’un diplôme d’études collégiales en administration, du Collège Jean‑de‑Brébeuf à Montréal. Elle est membre du Barreau du Québec depuis 1993.

Sa carrière au Cabinet du JAG reflète les diverses fonctions et responsabilités qui lui ont été confiées au fil des ans et qui l’ont amenée à fournir des conseils et des services juridiques dans les domaines du droit opérationnel, de la justice militaire et du droit administratif. En autres, elle a été affectée au Kosovo, en 1999, et elle a fourni des services juridiques, en plus d’en surveiller et d’en coordonner la prestation dans le cadre d’opérations expéditionnaires ou nationales des FAC, de 2000 à 2005. Après sa promotion au grade de capitaine de vaisseau, en 2010, elle est devenue juge‑avocate générale adjointe (JAGA) à la Section des opérations où elle occupait le poste d’avocate militaire principale et fournissait des conseils et des services juridiques relevant du droit opérationnel et international à des représentants du MDN et des FAC.

Durant cette période, elle a aussi rédigé à titre de coauteure le « Tallinn Manual on the International Law Applicable to Cyber Warfare », le premier manuel publié sur le cadre juridique applicable à la cyberguerre.

« Je m’intéresse particulièrement à la cybernétique, dit‑elle. Ce domaine prend assurément de l’importance sur le plan juridique, et le Cabinet du JAG aura un rôle à jouer à cet égard, en vue de l’instauration de la nouvelle politique de défense. »

De 2012 à 2014, le Cmdre Bernatchez a occupé le poste de chef d’état‑major du JAG. Elle a dirigé la prestation de services ministériels et l’élaboration de politiques durant une période difficile de changement et de renouvellement. À l’été 2014, elle a accepté le poste de JAGA à la Division des services régionaux, dont le mandat porte sur l’ensemble des questions liées au droit militaire, en appui à la chaîne de commandement des unités des FAC de l’Amérique du Nord et de l’Europe.

Des priorités bien définies

Les Services juridiques des FAC célèbrent leur centenaire cette année, soit 100 ans de services juridiques militaires pour soutenir le Canada et la primauté du droit.

Le Cmdre Bernatchez espère perpétuer la longue tradition des Services juridiques, en continuant d’offrir des conseils et des services juridiques opportuns, axés sur les besoins de la clientèle, orientés vers la recherche de solutions et tenant compte des besoins opérationnels.

Sa priorité : aider les clients du Cabinet du JAG à régler une myriade de questions juridiques complexes et soutenir l’instauration de la nouvelle politique de défense du point de vue juridique.

« Nous devons aussi faire connaître le système de justice militaire aux parlementaires, au personnel du MDN, aux membres des FAC et à la population, explique‑t‑elle. Nous voulons qu’il soit mieux compris. »

Le Cmdre Bernatchez veut travailler en étroite collaboration avec ses collègues du ministère de la Justice et des Services juridiques du Bureau du Conseil privé et du ministère des Affaires mondiales.

« Les consultations nous permettront d’améliorer les conseils et les services juridiques que nous offrons aux dirigeants, particulièrement sur les questions qui sortent du droit militaire à proprement parler », précise‑t‑elle.

Le Cmdre Bernatchez reconnaît que les Canadiens « ont parfaitement le droit » de s’attendre à ce que leur armée respecte la discipline et le droit tant canadien qu’international. « Imposée à tous les échelons de la chaîne de commandement, cette discipline contribue à la création d’un milieu de travail qui inspire le respect, dans lequel tous les militaires ont envie de tout donner pour assurer le succès des missions. »

Selon le Cmdre Bernatchez, le Cabinet du JAG offre des services dans la certitude que « nous pouvons aider les marins, les soldats et les aviateurs, hommes et femmes, à faire ce qu’ils savent le mieux faire : protéger la liberté et la justice. C’est ce que je crois et c’est ce qui me motivera en tant que juge‑avocate générale. »

Elle admet avoir été extraordinairement occupée durant les premiers mois à son nouveau poste, mais elle ajoute qu’elle a les connaissances et l’expérience requises pour réussir.

« Depuis que j’occupe le poste de JAG, je prends les bouchées doubles, dit‑elle en riant, mais tout le temps que j’ai passé à servir des officiers supérieurs m’a préparée à ce qui m’attend. Je connais les gens et les enjeux, et je sais comment m’y prendre pour gérer les situations aux échelons les plus élevés. »

Conciliation famille-travail

En tant que conjointe d’un cadre supérieur du gouvernement et que mère de deux enfants (17 ans et 11 ans), le Cmdre Bernatchez est entièrement déterminée à veiller à ce que sa carrière et sa vie familiale soient florissantes.

« Je n’aime pas le terme “équilibre travail-vie personnelle”, car je ne crois pas que l’équilibre puisse être atteint. Je préfère parler d’intégration. Le secret de ma réussite : le soutien d’un mari incroyable qui croit à ma carrière et celui de mes enfants. Nous affrontons ensemble les choses que vivent toutes les familles : le travail, l’école, la préparation du souper, le lavage, etc. »

Le Cmdre Bernatchez fait aussi du bénévolat dans sa collectivité et participe à des activités dans les écoles de ses enfants, comme les ventes de pâtisseries ou les cyclothons.

« Mes deux parents étaient fonctionnaires et ils participaient aux activités communautaires. Dès mon plus jeune âge, j’ai appris que chacun d’entre nous a de grandes responsabilités sociales et que nous devons leur faire une place parmi toutes les autres facettes de notre vie, explique‑t‑elle. Lorsque je réfléchissais à la possibilité de faire connaître mon intérêt à l’égard du poste de JAG, nous avons fait une réunion de famille pour discuter de l’incidence qu’aurait mon changement de poste sur notre vie, puis nous avons décidé de nous lancer dans l’aventure ensemble. »

Durant la cérémonie où la JAG a pris en charge ses fonctions, les enfants du Cmdre Bernatchez ont vu le ministre de la Défense nationale, le chef d’état‑major de la défense et le sous‑ministre de la Défense nationale, et ils ont commencé à comprendre ce qui se passait.

« Ils ont compris l’ampleur de la responsabilité que j’allais assumer personnellement, mais aussi de celle que nous allions assumer ensemble, comme famille. Nous allions devoir tout faire en équipe. Ce moment était vraiment inspirant », raconte le Cmdre Bernatchez.

Elle souhaite particulièrement faire comprendre à sa fille que les femmes peuvent briller dans leur milieu de travail, dans les plus hautes sphères.

« Ma fille me voit travailler avec des personnes importantes. C’est normal pour elle. Et c’est exactement comme ça que je veux qu’elle perçoive la situation; je veux qu’elle sache qu’elle a le pouvoir, comme tous les hommes et toutes les femmes, de changer le cours des choses. »

Le mandat du Cmdre Bernatchez est d’une durée de quatre ans, mais il est renouvelable, à la discrétion du gouverneur général. Qui sait ce qui arrivera par la suite.

« Je n’aurais jamais imaginé me rendre aussi loin, alors je ne pense pas trop à l’avenir, explique le Cmdre Bernatchez. Je suis reconnaissante de ce que j’ai maintenant. J’espère que l’affectation d’une première femme au poste de JAG inspirera d’autres femmes à vouloir réaliser leur plein potentiel. À avoir des rêves ambitieux. À vraiment croire qu’elles peuvent faire tout ce qu’elles ont absolument envie de faire. »