Entretien avec le vice-amiral Mark Norman

La Vigie - Automne 2013 / Le 4 novembre 2013

Le vice-amiral Mark Norman a assumé le commandement de la Marine royale canadienne en juin. Il s’attaque depuis aux défis auxquels la MRC est confrontée, alors qu’elle entre dans la période de renouvellement et de modernisation la plus complète de son histoire en temps de paix.

Questions

1. Quelles sont vos principales priorités en tant que commandant de la MRC?

Mes principales priorités sont axées sur les défis que nous devons mener à bien de façon simultanée, notamment :  

  • Assurer l’excellence constante des opérations en mer. Cela ne signifie pas uniquement maintenir des niveaux élevés en terme de rendement, mais également avoir une force navale suffisante, au niveau de disponibilité opérationnelle requis, pour offrir au gouvernement des possibilités d’intervention viables en prévision de situations d’urgence au pays ou à l’étranger, tout en faisant rapidement progresser la modernisation des frégates de classe Halifax.
  • Faciliter notre transition vers la future flotte, ce qui inclut les projets du navire de patrouille extracôtier et de l’Arctique, du navire de soutien interarmées et du bâtiment de combat de surface canadien, ainsi que nous préparer à exploiter toutes les nouvelles capacités rendues possibles par la réalisation de ces projets. De cet objectif découle le besoin de protéger notre plus précieux atout, c’est-à-dire les compétences de notre personnel, au moment même où le nombre de navires sur lesquels les militaires peuvent exercer leur métier en mer est moindre.
  • Faire évoluer nos activités pour nous permettre de devenir ce que nous appelons « une marine unique », en trouvant des moyens plus simples, efficaces et intelligents d’organiser, d’entraîner et d’équiper les forces navales en vue des  opérations pour contribuer à l’effort de renouvellement de la défense.
  • Ma dernière priorité ne constitue pas un défi sur le plan institutionnel en soi, mais plutôt une priorité d’ordre personnel. En juin, lors de la passation du commandement, j’ai parlé « d’insuffler une énergie nouvelle à l’institution », en faisant notamment référence au rôle essentiel que nous assumons pour assurer la sécurité et la prospérité du Canada; à la célébration de notre histoire et de la place que nous y occupons; à la promotion de notre éthos et à la reconnaissance de nos membres et à l’habilitation de nos marins ainsi que de nos partenaires à entretenir un dialogue avec les Canadiens au sujet de leur marine.

2. Comment décrieriez-vous l’état de préparation au combat actuel de la MRC et en quoi cet état sera-t-il touché par la modernisation de la flotte?

Le cœur de la mission de la MRC, qui consiste à mettre sur pied des forces maritimes aptes au combat, ainsi que la culture de la Marine, représentent bien notre devise « Toujours là, toujours prêts ». Nous nous efforçons, sur les deux plans, de voir à ce que notre rendement lors d’opérations et d’exercices continue de rendre les Canadiens fiers de leur marine. Citons par exemple l’excellent travail qu’a accompli le NCSM Toronto dans la mer d’Oman. Durant plusieurs mois, le navire déployé dans le cadre de l’opération Artemis a été en mesure de perturber grandement les chaînes de contrebande des narcotiques, lesquelles servent à financer les organisations terroristes de la région et du monde entier. Le NCSM Toronto est désormais un navire de référence au sein de la Force opérationnelle multinationale 150, parce que nous nous y entraînons de la même façon que nous entendons combattre, c’est-à-dire en couvrant tout le spectre des activités maritimes.

Pour ce qui est de la modernisation de la flotte, nous respectons notre échéancier visant la modernisation des 12 frégates de la classe Halifax d’ici 2017. Les chantiers maritimes Irving, de la côte Est, et Victoria, de la côte Ouest, ont déjà retourné quatre des ces navires à la Marine.

3. À quoi ressemble la future flotte?

Nous sommes très enthousiastes au sujet de la flotte Le Canada d’abord et travaillons d’arrache-pied à sa mise en service. Les marins qui se joignent à la MRC aujourd’hui seront témoins de l’introduction de nouvelles classes de navires de guerre et de capacités nouvelles tout au long de leur carrière et même après. Il s’agit là d’une conséquence directe de la Stratégie nationale d’approvisionnement en matière de construction navale du Canada, alors que nous mettons le cycle d’expansion et de ralentissement dans le sillon de la MRC pour la première fois depuis le conflit en Corée. Cela aura d’immenses incidences sur notre agilité en tant qu’institution combattante dans ce 21e siècle imprévisible mais incontestablement maritime.

Comme les récentes opérations de combat en mer en Libye l’ont montré, les tendances stratégiques semblent indiquer que le Canada continuera au cours des prochaines décennies à avoir besoin d’une marine déployable dans le monde entier et axée sur le contrôle de la mer. Selon notre compréhension du contexte de sécurité maritime, les défis et les menaces maritimes (aériens, maritimes, sous-marins, conventionnels et non conventionnels) se multiplieront et s’intensifieront, plus particulièrement dans les « littoraux contestés », dans l'étroite zone sur les lignes de côtes où réside la grande majorité de la population mondiale. Nous devons donc examiner la question de l’acquisition d’armes, de capteurs et d’autres capacités interarmées qui permettront à la MRC de contribuer efficacement et de façon décisive à des opérations interarmées et interalliées à terre, tout en maintenant la capacité de mener des actions maritimes décisives en mer.

4. Est-ce que la MRC devrait s’entraîner davantage en vue de prendre part à des missions au pays ou à l’étranger?

La réponse simple est qu’il faut s’entraîner pour les deux sortes de missions. Le Canada n’est pas uniquement l’un des pays les plus mondialisés et dont les intérêts se trouvent partout dans le monde; il est également l’un des plus grands états côtiers de la planète, et l’un des seuls pays à avoir élaboré une approche hautement intégrée en matière de gestion de la politique fédérale sur les océans. La MRC s’est vue attribuer un rôle clé visant à appuyer ses partenaires possédant une autorité et un mandat relativement à la gestion des océans, pour s’assurer que la souveraineté du Canada, c’est-à-dire nos droits et nos obligations relativement à l’intendance de nos eaux nationales, est respectée par tous.

D’ailleurs, j’insiste sur le fait que la protection de notre souveraineté est notre tâche fondamentale, et que nous devons être entraînés et équipés adéquatement pour le faire. À cet égard, nous nous portons plutôt bien dans nos eaux du Pacifique et de l’Atlantique, et nous avons déjà commencé à en apprendre davantage sur les opérations à mener dans l’Arctique, en vue de l’arrivée des navires de patrouille extracôtiers et de l’Arctique.

Pour ce qui est des opérations à l’étranger, nous avons examiné très attentivement le déroulement de la campagne de l’OTAN en Libye, non seulement pour confirmer notre approche en matière de disponibilité opérationnelle, mais également pour évaluer de quelles manières pourraient évoluer des opérations maritimes futures dans des eaux côtières contestées. Cette évaluation contribue à définir les besoins de la Marine.

5. La MRC est-elle assez souple pour être prête à remplir des rôles tels que l’aide humanitaire, tant au pays qu’à l’étranger?

L’une des leçons principales apprises dans le cadre des opérations que nous avons menées au cours des dernières années, du Timor-Oriental en 1999 à Haïti en 2010, concerne notre besoin d’élargir la capacité de la flotte à soutenir des opérations à terre pour toute une gamme de missions dans des environnements relativement permissifs, dont les missions d'aide humanitaire et de secours aux sinistrés.

Par exemple, en complément à son rôle primaire de soutien des besoins en logistique de combat du groupe opérationnel, le navire de soutien interarmées (NSI) permettra d'apporter des cargaisons limitées à terre et disposera de l'espace et du poids réservés pour accueillir éventuellement un petit quartier général de force opérationnelle interarmées pour le commandement et le contrôle de forces déployées à terre.

Des capacités similaires d'appoint seront aussi étudiées pour le reste de la flotte de surface. Il s'agirait par exemple de la conception de ponts à l’aménagement plus flexible, de l'acquisition d'embarcations légères plus spacieuses et plus polyvalentes et de l'incorporation d'un volume réservé suffisant pour le matériel et les installations d’aide humanitaire, combinées à des modules de missions interarmées « prêts à partir », comme des installations médicales ou dentaires transportables par la mer ou par air et des modules de construction militaire et d’intervention en cas de catastrophe naturelle.

6. De quelle façon les marins de Réserve contribuent-ils à la capacité globale de la MRC?

La Réserve fait partie intégrante de notre « marine unique », et ce depuis que Walter Hose l’a établie dans les années 1920 en tant qu’empreinte visible de la MRC partout au Canada. Dans de nombreuses villes et municipalités, la Réserve navale est la marine et cela en dit long sur le rôle permanent qu’elle joue au pays. Je suis très fier de notre Réserve navale et de ceux qui ont choisi de contribuer en servant à temps partiel comme marins dans leur collectivité ou qui travaillent à plein temps au sein de la flotte ou ailleurs dans les Forces armées canadiennes (FAC).

Nos marins à temps partiel ont fait la preuve de l’importance d’avoir une réserve stratégique compétente, notamment lors de leur intervention durant les inondations au pays et lors de l’Op Podium, la mission de sécurité maritime des FAC durant les Jeux olympiques de 2010. Pour leur part, les réservistes à plein temps, qui forment la grande majorité des équipages de nos navires de défense côtière de classe Kingston, ont développé des aptitudes indispensables en défense côtière et en guerre des mines.

7. Qu’est-ce que le retour à l’appellation de Marine « royale » et au pavillon naval représente à vos yeux?

Ce qui contribue à faire de la MRC une institution nationale est le sentiment d’appartenance à quelque chose de bien plus grand que chacun de nous : notre fort attachement à notre histoire et au rôle que la marine y a occupé, ainsi que les attentes que nous avons envers nous-mêmes, sachant ce que les générations de marins précédentes ont accompli en temps de paix comme en temps de guerre au sein de la MRC. Pour ces raisons, la décision du gouvernement de réinstaurer l’appellation historique de la « Marine royale canadienne » a été très bien accueillie, tout comme l’a été la décision récente de recommencer à utiliser un drapeau distinct comme pavillon naval (voir La Vigie, Vol. 7, No 2, Été 2013).