La romance de la mer

FMAR(A) - Le point de vue de l'amiral / Le 20 janvier 2015

Par le contre-amiral John Newton, commandant de la Force opérationnelle interarmées (Atlantique) et des Forces maritimes de l’Atlantique

Vous êtes tout à fait pardonné si vous pensez que la plupart des marins de la Marine royale canadienne servent à bord de navires de la flotte. Bien que la vie d’un jeune marin soit d’abord et avant tout axée sur le service en mer, la réalité veut qu’à divers points de leur carrière, les marins viennent à terre.  Certains voient aux besoins administratifs d’un bureau à terre pendant que leur navire est en radoub, et d’autres relèvent avec enthousiasme les défis d’une formation avancée, ou mettent leur expérience opérationnelle à profit pour enseigner à la prochaine génération. Il s’agit là d’un repos et d’un changement nécessaires qui permettent de s’occuper de sa vie familiale et personnelle. C’est à ce temps-ci de l’année que les marins commencent à savoir quelle sera leur prochaine affectation, s’ils occuperont un poste à terre et peut-être même s’ils seront sélectionnés pour un cours et, dans certains cas, une promotion. 

Pour un grand nombre parmi la vieille garde, une autre triste réalité se présente aussi : au fur et à mesure de la progression en grade, les occasions d’aller en mer diminuent.  La carrière se transforme, et de marin de la flotte, on devient membre de l’état-major dans un quartier général à terre qui sert la marine ou l’ensemble des Forces armées canadiennes.

Pour ceux d’entre nous qui se retrouvent sur le plancher des vaches, la mer et les navires sont toujours dans nos veines. Il y a plusieurs raisons pour cette nostalgie aiguë. La maîtrise de la vie à bord d’un navire de guerre est une victoire personnelle, le fait d’avoir fait face aux dangers de la mer est une marque de courage, les opérations militaires et la fierté du service envers le Canada créent un sens de l’accomplissement. Ce sont des souvenirs qui ne s’oublient pas facilement, comme en témoignent les histoires incroyables que n’arrête pas de raconter mon père.

Affronter toute la furie d’une nature déchaînée est souvent la première leçon d’un nouveau marin. Des vagues de la taille d’une montagne, des embruns givrants et un brouillard à couper au couteau vous apprennent rapidement à bien respecter la puissance de la mer. Pour chaque système de basse pression qui passe, il y a ensuite une brève période d’accalmie, durant laquelle la mer au repos et la sérénité intemporelle des lumières célestes viennent vous rassurer en vous montrant que toute crise a une fin.

Un marin n’en finit jamais d’être de quart. Certains le font en gardant à l’œil des écrans d’ordinateur et en écoutant des transmissions radio. D’autres aiment la discipline tranquille de la passerelle : un calme souvent perturbé par une frénésie d’activité afin d’alerter tout l’équipage et organiser leur réponse à une situation d’urgence qui se dessine. Dans la profondeur des salles des machines, les mécaniciens s’adressent en criant les uns aux autres pour surmonter le hurlement des turbines à gaz pendant qu’ils réparent des machines en marche dans des recoins non recommandés pour les claustrophobes. Les techniciens des armes montent bravement dans la mâture pour s’occuper des antennes ou manient d’une main habile les munitions. À la cuisine, les cuisiniers préparent avec joie des repas pour satisfaire l’appétit insatiable des membres de l’équipage, peu importe les soubresauts que peut bien subir un navire en mer. Les aviateurs de la Marine royale canadienne réussissent à survoler tout cela, et reviennent contre leur gré atterrir sur un pont d’envol pour eux gros comme un timbre durant les quelques instants où le navire cesse de tanguer.  

 En mer, chaque moment de la journée est consacré au fonctionnement du navire, à l’exécution de la mission et à l’entraînement afin de pouvoir faire face au pire scénario possible. Les membres de l’équipage sont engagés dans des cycles de quart répétitifs 12 heures par jour, puis avalent leurs repas en vitesse, s’occupent de questions administratives, communiquent avec les êtres chers qui se trouvent à terre, et rampent jusqu’à leur couchette, épuisés.  La fusion de 250 membres d’équipage en une équipe bien rodée exige périodiquement l’appel de tous aux postes de combat, une cavalcade hautement ordonnée où chaque personne à bord se rend à son poste d’urgence.  Les opérations modernes sont tout simplement trop complexes pour que l’on puisse laisser passer les occasions d’entraînement.  Bien que nous essayions dans toute la mesure du possible  d’épargner l’équipage au repos, le sommeil est invariablement interrompu par des exercices, des mouvements tactiques et des manœuvres auxquelles prennent part de multiples navires. Chaque marin qui va à terre n’est pas fâché de se soustraire à cette routine épuisante.

Certains des meilleurs souvenirs tournent autour des merveilleux repas. On se rappelle aussi des senteurs à bord d’un navire de guerre, l’arôme de la boulangerie qui se mélange subtilement à un soupçon de diesel.  Les températures extrêmes de la vie à bord sont aussi inoubliables. Je me souviens que j’avais perpétuellement froid. Les mécaniciens sont invariablement trempés de sueur. L’air forcé des conduits de ventilation vous gèle et vous assèche durant votre sommeil. Les marins acceptent mentalement les privations de la vie en mer et s’ajustent physiquement à tout cela. C’est un conditionnement qui les sert bien longtemps après que leurs jours en mer sont terminés.

Ce sont là mes souvenirs de la vie à bord des navires canadiens de Sa Majesté. Ils aident peut‑être à expliquer l’esprit de communauté et la camaraderie uniques que les marins partagent durant leur vie en mer. Bien qu’elle soit parfois indéniablement misérable, l’expérience dans son ensemble prend un lustre beaucoup plus romantique une fois que l’on revient à terre. Pour les marins qui ont hâte à la pause du service en mer que l’été leur offrira, je vous remercie pour votre service, et j’ai bien hâte d’entendre le récit de vos expériences, dans la plus pure tradition des grands raconteurs de la marine.