De guitares et de navires de guerre

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Style de vie - La vie en mer / Le 25 avril 2016

Par le lieutenant de vaisseau Brendan Ryan

Les longs déploiements posent des difficultés particulières aux militaires et à leur famille. Heureusement, la technologie a jeté un pont au-dessus de certains des fossés créés par la séparation des marins, soldats et aviateurs de leurs proches en leur permettant de communiquer virtuellement en temps réel. Il n’est pas pour autant possible, hélas, de reproduire toutes les douceurs du foyer.

Moi, ma passion, c’est la musique. Pendant mes moments de plus en plus rares de repos, j’aime bien sortir ma guitare et jouer quelques morceaux de chez nous. Au cours d’un déploiement, en 2008, de la Force navale permanente de la Méditerranée, à bord du NCSM St. John’s, j’ai réussi à embarquer clandestinement ma mandoline. D’autres membres de l’équipage en avaient fait autant et nous avons monté un petit orchestre. Le navire n’était pas peu fier d’avoir son propre orchestre qui, en supplément, en a réconforté plus d’un.

Cela me rappelle une autre histoire, que racontait ma grand-mère, et qui fait aussi ressortir le désir de réconfort de cette nature dans des environnements opérationnels, souvent dangereux. Mon grand-père, Harvey Mouland, s’est enrôlé dans la Marine royale à Bonavista, Terre-Neuve, en 1939 et a servi en mer, à titre d’artilleur antiaérien, à bord de différents navires jusqu’à la fin de la guerre. Musicien de grand talent, il s’était offert, pendant une permission à Londres, une nouvelle guitare. Tout fier, il l’avait emportée à bord du HMS Berkeley et l’avait rangée dans son espace de couchette en projetant d’en jouer quand il ne serait pas de garde. Il ne pouvait pas se douter que cette idylle avec sa nouvelle partenaire serait si brève.

Le soir du 18 août 1942, le Berkeley a quitté le port pour se joindre à la force d’escorte de l’opération Jubilee. Le 19 août, à l’appui du débarquement sur les plages de Dieppe, le Berkeley a pris deux bombes larguées par un avion allemand; elles lui ont brisé la quille et la salle des machines a été inondée. Treize marins y ont perdu la vie. Le capitaine a ordonné l’abandon du navire. Après s’être dépêtré d’une échelle et d’autre débris qui le tenaient prisonnier de sa position de tir, mon grand-père a pataugé dans l’eau jusqu’à ce que, plusieurs heures plus tard, il soit repêché.

Tandis qu’il se remettait de ses blessures à Londres, il a fait le deuil de plusieurs de ses camarades, et de sa toute nouvelle guitare. Il n’a toutefois pas tardé à s’en acheter une autre. Pendant toute la guerre, les camarades de mon grand-père l’ont prié de les régaler de chansons. Les tranches de réconfort de cette nature ont pris tellement d’importance pendant la guerre que Margot Davies, sous-secrétaire honoraire du comité des réconforts de guerre du Bureau de Terre-Neuve à Londres, a lancé une demi-heure bimensuelle de radio, sur la BBC, intitulée « Calling to Newfoundland from Britain » (La Grande-Bretagne appelle Terre-Neuve). Pendant cette émission, Mme Davies s’efforçait d’alléger quelque peu les stress de la guerre et de mettre ses compatriotes de Terre-Neuve en contact avec leur famille. Mon grand-père a eu l’honneur d’être invité à jouer quelques airs lénifiants pendant l’une de ces émissions, dont l’un qu’il a dédié à la jeune femme qu’il allait bientôt épouser, pendant une permission à terre, à Bonavista.

Pourquoi une simple guitare?

Je me rends bien compte que mon histoire de guitare ne brille guère auprès de celle de mon grand-père, mais j’ai dernièrement eu le privilège de remettre au Crow’s Nest, un club privé d’officiers de marine de St. John’s, une guitare ramenée d’Afghanistan. Devant tant de possibilités de rapporter d’Afghanistan toute une gamme d’objets militaires à ajouter à la collection remarquable du Crow’s Nest, pourquoi une simple guitare, me demanderez-vous.

Quand j’en ai l’occasion, je retourne dans ma province natale pour les célébrations du 11 novembre au cénotaphe provincial, au centre-ville de St. John’s. En 2013, comme à l’accoutumée, je me suis rendu au Crow’s Nest après la cérémonie pour lever mon verre à la mémoire des camarades tombés au combat. Sachant que j’allais, en décembre, partir en déploiement pour ma deuxième affectation, j’ai demandé à un ami de longue date et membre du conseil du club, Lionel Clarke, s’il y avait quelque chose que je pouvais essayer de rapporter pour enrichir la collection. Après m’avoir fait remarquer que le club allait bientôt manquer de place où exposer ses pièces, il m’a dit en plaisantant : « peut-être une guitare, pour accompagner le piano ».

Avant mon retour de Kaboul, j’ai écrit à Margaret Morris, la présidente du club, pour lui faire part de mon souhait de contribuer à la collection. Elle m’a informé que le club désirait conserver le thème naval et, surtout, la commémoration de ses origines, car le club est né pendant la bataille de l’Atlantique, et je me suis demandé comment je pourrais m’y prendre pour honorer les milliers de citoyens de Terre-Neuve et de marins qui ont servi en Afghanistan, le plus grand conflit auquel le Canada ait pris part en 50 ans. Il devait bien y avoir une manière de leur rendre hommage et de rappeler aux visiteurs que, bien que les combats navals donnent l’impression d’être chose du passé, nos marins continuent de jouer un rôle crucial dans le monde entier, que ces opérations soient terrestres, maritimes ou aériennes.

Pendant ma première affectation à Kandahar, en 2008-2009, j’ai été ravi de voir tant d’articles de maintien du moral expédiés du Canada vers les différents emplacements de la zone canadienne d’opérations. Les militaires de tous les grades dépendaient du soutien et des dons généreux de services gouvernementaux et de particuliers pour se décontracter et prendre une brève pause mentale des stress et de la cadence élevée des opérations. Il y avait parmi ces articles une guitare dont j’avais joué là-bas. À ma grande surprise, tout juste quelques jours avant mon départ de Camp‑Phoenix, à Kaboul, cette guitare a reparu.

La suggestion que m’avait faite M. Clarke quelques mois plus tôt m’étant revenue à l’esprit, il m’a semblé qu’une guitare ferait très bien l’affaire. Cet instrument, comme nombre d’autres articles, avait déjà été remis aux Services de moral et de bien-être des Forces américaines qui demeuraient sur place, aussi j’ai demandé au commandant américain la permission de la rapporter au Canada pour en faire don au Crow’s Nest. Il a accepté sans hésiter.

Des océans de sable

Cette guitare, et pas une autre, a pour ainsi dire « navigué » dans les océans de sable d’Asie du Sud-Ouest. C’est un modèle plutôt courant, sans fantaisie, mais quelques insignes peints et cicatrices de guerre révèlent son vécu.

Elle a apaisé de nombreux militaires en Afghanistan, éveillant chez eux de douces pensées et des souvenirs agréables. Elle a diverti les troupes à la base d’opérations avancée Masam Gahr, à Camp‑Nathan-Smith et au terrain d’aviation de Kandahar, ainsi qu’au quartier général de la Force internationale d’assistance à la sécurité de Camp‑Phoenix, à Kaboul.

Je souhaite que cette guitare continue de divertir des militaires actifs et retraités et qu’elle les incitera à entonner une chanson ou deux. J’encourage tous ceux qui lisent ces lignes à se rendre au Crow’s Nest lors de leur prochaine visite à St. John’s pour partager leurs récits avec les membres du club et, peut-être, leur faire le plaisir de jouer un air sur cette guitare tout à fait spéciale.